Byakuren rengaina lentement son sabre, le geste sec, précis, sans la moindre précipitation. La brume claquait encore autour de ses chevilles ; le chapeau de paille posé bas sur sa nuque était maculé d’un fin voile de poussière et d’éclats sombres qui brillaient sous la faible lumière du crépuscule. Il observa un instant la lame, comme on jauge un instrument qui a servi ; elle portait la trace d’un tranchant net, mais pas celui qu’il avait visé. Il avait tranché une tête ; pas la bonne. Un quart de seconde d’échec qu’il inscrivit sans surprise dans la longue liste des imprévus de la guerre.
D’un geste méthodique il sortit un morceau de tissu et fit glisser la soie sur l’acier, essuyant le sang qui refusait de disparaître. Le froissement du tissu sur la lame résonna, bref, dans le silence retombant du champ. Aucun mot ne trahissait son étonnement : Byakuren n’était pas homme à se perdre en excuses. L’erreur restait une donnée, à intégrer et corriger. Il rengaina ensuite, la lame retrouvant son fourreau avec un claquement propre, sec.
Il balaya la zone du regard. Des corps gisaient ; certains encore chauds, d’autres déjà raides. La poussière s’accrochait aux cils des morts comme à ceux des vivants. Byakuren inspira lentement, sentant le mélange corrosif d’odeurs : fer, huile brûlée, chair. Il soupira, court, presque imperceptible ; un bruit humain dans la mécanique froide de sa décision. Il dit alors d’une voix où l’on retrouvait la fatigue des hommes qui ont trop vu :
« Nous nous contenterons de cela, »
Sa phrase n’était ni un plaidoyer ni une crainte ; c’était un constat assorti d’un ordre. Il désigna d’un index sec un prisonnier ligoté, tremblant, laissé à moitié caché derrière une tôle. « Ne laissez qu’un prisonnier. Tuer le reste. Pas de pitié. » Les mots tombèrent comme une lame : tranchants, inévitables. Ses hommes s’exécutèrent sans commentaires ; discipline et sang-froid, reflet de l’autorité qu’il avait su imposer ici en quelques instants.
Byakuren observa celui qu’ils garderaient. Pas par humanité : par stratégie. Un captif vivant valait plus d’informations qu’un tombeau. Il se permit un instant de calculer qui interroger, quel message renvoyer à la capitale, quels indices pouvaient lier cet accident aux manigances plus hautes. Le silence du prisonnier était un coffre scellé ; Byakuren sourit sans joie à la perspective de l’ouvrir plus tard.
Ses pensées dérivèrent, inévitablement, vers l’Empire. Il connaissait trop bien la mécanique de ses faveurs et de ses haines. Autrefois, sa troupe avait compté aux yeux de ceux qui tenaient le pouvoir. Ils avaient servi comme initiateurs, conseillers, bras armé et preuve vivante d’un ordre qu’on voulait imposer. Mais, décade après décade, l’empereur et sa cour s’étaient écartés, attirés par de nouvelles alliances, de nouvelles promesses. L’oubli avait remplacé la reconnaissance. Ce ressentiment n’était pas de la rancune futile : c’était une réalité politique qui transformait des alliés en variables sacrifiables.
Il ferma les yeux un instant, non pour regretter, mais pour clarifier la suite. Ce train dérouté, ces morts, n’étaient pas seulement le fruit d’un hasard guerrier : quelque chose se tramait au sein des hautes sphères. L’accident révélait plus qu’il n’occultait ; il dévoilait l’indifférence et la fragilité d’un pouvoir supposé central. Byakuren ne s’en félicitait pas, il en faisait une carte, un plan de marche.
Il remit le tissu dans sa poche, ajusta le chapeau de paille, et regarda son escadron. Les hommes étaient attentifs, les traits tirés par la fatigue et l’adrénaline, mais encore capables.
« Fouillez les environs. Brûlez ce qui doit l’être. Ramenez le prisonnier en vie. Pas un bruit inutile d’ici au coucher. »
Les ordres furent reçus, répétés en échos brefs, puis exécutés.
Avant de tourner le dos au champ, Byakuren laissa échapper enfin une phrase, basse, pour lui-même plus que pour les autres :
« Un empire qui oublie ses artisans finit toujours par payer le prix de son arrogance. » Puis il s’éloigna, silhouette droite sous son chapeau, s’enfonçant dans la brume comme un trait tracé sur une page froissée, homme qui n’aimait ni les discours ni les lamentations, préférant les actes pondérés et les calculs froids. Ses pas rejoignirent bientôt ceux de ses hommes ; le champ fut laissé au feu de ses ordres et à la nuit qui venait avaler les traces. La rébellion fuyait pas une voie sécurisée, la poursuite était trop coûteuse à son goût. Des soldats impériaux avaient sûrement le nécessaire en tête pour officialiser le nom de nos ennemis.