Un frisson, léger mais glacial, remonta la colonne vertébrale de Genji alors que la voix de Taiga résonnait encore dans la pièce. Ce timbre, ce grain à peine voilé par le temps, lui glaça le sang autant qu’il le réchauffa. La chaise sous lui grinça faiblement alors qu’il se redressait lentement, ses yeux toujours fixés sur elle, plus précisément sur sa bouche. Il connaissait cette voix. Il l’avait entendue mille fois, dans une autre vie. Elle appartenait à quelqu’un qu’il pensait disparu, à un souvenir devenu trop douloureux pour être entretenu. Il plissa les yeux, comme s’il essayait de percer une illusion.
Un murmure. À peine plus qu’un souffle. Le mot lui échappa, comme arraché de sa gorge, vieux d’une cinquantaine d’années, recouvert de cendres et de regrets. Il secoua lentement la tête, comme pour chasser une erreur, un mirage, mais ses yeux étaient hantés maintenant, et son dos, soudain, semblait plus voûté.
Il passa une main sur son visage buriné, comme si le geste pouvait effacer la confusion, la mélancolie, et cette vieille douleur qui refaisait surface d’un coup. Mais ce n’était pas fini: "Hiro". Quand le plus jeune prononça son nom, Genji sentit son cœur rater un battement. Il se figea. Complètement. Un goût amer lui monta à la bouche. Non, pas l’alcool. Le souvenir. Le nom de ce garçon appartenait au passé, lui aussi. À un autre enfant. Un gosse qu’il avait vu courir après sa petite sœur, Akiko, dans les ruelles de Kiri, avant que tout parte en flammes à cause des Kenketsu.
Il posa lentement ses deux coudes sur la table, ses mains croisées sous son menton, et fixa Hiro, longtemps, sans dire un mot. Puis, d’une voix plus grave qu’à l’instant :
« Tu… t’as dit Hiro ? T’étais avec ma p’tite sœur, Akiko. »
Il marqua une pause, une vraie. Pas pour l’effet dramatique. Pour reprendre son souffle.
« J'ai jamais eu le cran de vous retrouver à Konoha... J'espère que les autres vont bien après ce foutu cataclysme. »
Un soupçon d’espoir passa dans ses yeux. "Elle est encore en vie ? Elle va bien ?" se demanda-t-il intérieurement. C’était un appel, pas une question. Un besoin. Une détresse contenue trop longtemps, camouflée sous des couches de sarcasme, de bouteille et de solitude. Et comme si le destin se foutait encore un peu plus de lui… elle entra : Yuki. Genji se demandait alors qui était à l'origine de cet attroupement de jeunes ? Il leva les deux mains comme pour arrêter le monde.
« Ok, stop. Une seconde. J’ai besoin d’un putain de moment. »
Il se leva. Se tourna vers la salle vide. Se frotta le crâne. Puis éclata de rire. Un rire à moitié sincère, à moitié nerveux, trop fort, presque douloureux.
« Vous vous rendez compte de la scène là ? Trois p’tits Gaikotsu sortis de nulle part, chacun avec un passé qui sent le roussi, et moi, le vieux clodo du clan, qui ressasse les fantômes… »
Il pointa successivement Taiga, Hiro, puis Yuki.
« La p’tite aux airs de réincarnation, le môme à la mémoire sélective, et la furie en retard. Franchement, si c’est pas un sketch du destin, j’vois pas. »
Il retomba sur sa chaise. Le poids du monde sur les épaules. Puis il finissait enfin par se présenter à son tour.
« J’m’appelle Genji. Et y a longtemps, j’étais un Genin de la Brume. Un Gaikotsu. Avant que tout parte en couilles. J’ai vu notre clan tomber. J’ai vu mes proches crever. Si je suis là aujourd’hui, c’est parce que j’ai reçu aucun mot, aucune lettre, aucun signe. Simplement le hasard. »
Il soupira.
« Mais voir vos visages ici, ensemble… savoir que vous avez survécu… que vous avez grandi malgré ce qu’on vous a fait… putain. Ça me donne presque envie de croire que les efforts de ceux qui sont tombés n’étaient pas vains. »
« Ou alors j’me fais vieux et j’deviens sentimental. »
Il se tourna vers Yuki et leva son godet vide.
« Bienvenue dans la mauvaise blague, gamine. Va falloir t’accrocher. Parce qu’on dirait bien qu’on est tous sur le même radeau… et qu’il commence à prendre l’eau. »
Puis vers Hiro, avec une voix un peu plus douce :
« Et si t’as des nouvelles d’Akiko… je veux bien les entendre. Même les mauvaises. »