Le fantôme d'un singe

Loin du continent, Kitaï s'efforce de vivre une vie en paix, à l'opposée de son passé. Mais les fantômes ne sont jamais loin...

Alors que le jour commençait à peine à déchirer les ténèbres de la nuit, Kitaï se levait. Le silence de la petite habitation n'était troublé que par les grincements du bois confronté au vent marin. L'air hyalin ravivait toujours des souvenirs lointains, son enfance sur ces terres. Il devait le reconnaître. Il n'avait jamais pensé y revenir par le passé. Passant devant la seconde pièce, il s'arrêta pour écouter le son lourd et régulier du vieil homme qui l'hébergeait. Trop âgé pour subvenir seul à ses besoins. Une cohabitation s'était rapidement faite. Le besoin de survivre oblige. L'un s'occupait du travail, le second aidait à l'anonymat du premier. Un fragile équilibre qui pouvait bien durer encore un peu. Une vie paisible et loin des conflits était agréable. Encapuchonné, il sortit braver le froid mordant du vent matinal.

Le port était encore assoupi et les matinaux étaient rares pour l'observer embarqué sur son embarcation. Son matériel prêt, il prit la mer, s'éloignant des rivages. Les clapotis des vagues pour seule compagnie. C'était l'un des rares moments de paix où il pouvait baisser sa garde. Que ce soit l'empire ou Kumo, personne ne viendrait le chercher en pleine mer. De toute façon, il n'était plus qu'une ombre dans ce monde, un ninja anonyme de ce qu'il pensait. Ygoi et lui ne s'étaient plus revus depuis le Kakuseï. La prêtresse avait disparu et avec elle son but. Le monde post-Kakusei ne l'intéressait plus. Il avait mérité son moment de paix. Il devait se convaincre qu'il n'était plus un ninja, plus un gardien de connaissance, un simple pêcheur loin des conflits.

Le soir venu, alors que la lune était haute dans le ciel, l'activité nocturne de la basse ville ne le dérangeait guère. Le vieil homme vivait dans les quartiers les plus périphériques et rares étaient les ennuis. Une activité qu'il ne réalisait qu'une fois par an. Installé au bord de mer, une coupelle de sake reposait sur un petit coffre verni. Le masque de Red Monkey y reposait, un secret caché, le fantôme de son ancienne vie.

Se remplissant sa propre coupe. Il buvait en scrutant la mer noire où le reflet de la lune était troublé par les vagues. Il s'efforçait de vivre une nouvelle vie, mais les fantômes de son passé le hantaient toujours.

Il y a 4 mois

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Le sake avait à peine franchi ses lèvres qu’une brûlure étrange gagna sa nuque. Un battement sourd emplit ses oreilles, engloutissant le bruit des vagues. L’air marin sembla s’épaissir, le monde se dissoudre. Puis, sans prévenir, les images jaillirent.

Des souvenirs. Mais pas les siens.

Un enfant riait dans un jardin clos, poursuivant son frère à travers des lanternes de pierre. Deux silhouettes inséparables, leurs pupilles écarlates brillantes d’une même intensité. Le Prince… et son frère. Des rires cristallins, une insouciance simple, balayée en un souffle.

La scène se fissura. L’ombre prit place. Le frère et lui n’étaient plus des enfants, mais des adolescents enfermés dans une salle austère. Les chaînes tintaient. Les cris d’agonie résonnaient, remplacés bientôt par le silence des expériences subies. Des sceaux gravés dans la chair, des souffrances destinées à briser l’humain pour réveiller l’immortel. Le Prince, à genoux, le corps en sueur, tremblant. Son frère, à ses côtés, portant le même fardeau. Leurs yeux rouges flamboyaient non plus d’innocence, mais d’un feu condamné à ne jamais s’éteindre.

Un sursaut, et le monde bascula à nouveau. Le sol tremblait, fissuré par la marche d’un titan. Le Dieu Chikara se dressait, colosse incandescent, sa voix faisant vibrer l’air. Devant lui, le Prince et son frère combattaient, leurs forces conjuguées pour repousser l’inévitable. La puissance déchaînée réduisait le ciel en lambeaux, le sol en poussière. Pourtant, côte à côte, ils se battaient, l’union fraternelle face à l’incommensurable. Jusqu’à… le scellement. Brutal, définitif. Le noir. Le silence.

Puis, une lumière douce.

La prêtresse apparut, plus jeune que dans les souvenirs de Kitaï, son visage empreint de compassion et de gravité. Ses lèvres remuaient, comme pour prononcer des mots qu’il n’entendait pas. Et à sa droite…

Une autre silhouette. Une jeune fille, immobile, observant. Ses yeux n’étaient pas fixés sur le Prince, ni sur son frère. Elle regardait ailleurs. Elle regardait le masque. Red Monkey.
Comme si elle percevait Kitaï à travers le souvenir. Comme si, dans cette résonance étrangère, une faille s’était ouverte pour laisser passer quelque chose ou quelqu’un d’autre.

Un vertige le saisit. Sa coupe tomba, renversant le sake dans le sable. Le flash se déchira, l’air vibra, et brusquement, tout cessa.

Il était de retour, assis sur le rivage. Le vent marin fouettait son visage. Le masque reposait sur le coffre, immobile. Mais son cœur battait encore à tout rompre, comme s’il avait traversé les souvenirs d’un autre.

Les fantômes n’étaient plus seulement les siens. Désormais, il portait aussi ceux du Prince.

Il y a 4 mois


Combien de temps ces visions avaient-elles duré ? Le singe l’ignorait, mais plusieurs émotions l’avaient traversé : l’envie et la jalousie, le dégoût et la haine, la peur puis l’incrédulité. En plus de ces différentes émotions, un poids énorme semblait lui être tombé dessus. L’albinos ressentait une immense fatigue alors que son regard ne cessait de fixer le masque couleur sang qui baignait dans la lumière nocturne. Il ne se rappelait même pas l’avoir sorti de son coffret. Mais la certitude était aussi claire que le ciel dégagé en cette nuit : il l’avait fait.

Ce masque était le symbole du combat. De la volonté d’être une arme au service de Kumo afin de gagner une place. Le masque qui symbolisait une détermination qu’il n’avait plus depuis le cataclysme. Avec lui, il avait combattu pour un tas de raisons : se défendre, survivre, changer le monde… Il y avait renoncé. Pourtant, il ne s’était jamais résolu à le détruire. Il aurait pu mettre fin à tout ça. Mais il continuait encore. Les souvenirs d’un autre pouvaient-ils influencer son subconscient à ce point ? Une question qu’il ne se poserait sans doute jamais, car la réponse était tout aussi évidente que les flashs qu’il avait eus. La douleur écartait toute idée d’hallucination. Son cœur tambourinait dans sa poitrine comme s’il avait vécu tout ça.

S’il l’avait tué ce jour-là, sans doute que Kamiyonanayo ne serait plus qu’un petit poids sur sa conscience. Un mort de plus sur son chemin. Mais l’idéalisme de Kitaï avait conduit à ce chemin. Un chemin où, malgré que l’éternel ne fût plus, ces souvenirs étaient siens. Il était le gardien de siècles d’existence. Une histoire que le monde tâchait d’oublier alors que ses stigmates persistaient encore aujourd’hui. Aveugles pour le commun. Ce sentiment de vécu, alors qu’il découvrait… Il l’avait fui ici. Essayant de renforcer ses propres souvenirs afin de ne pas les confondre avec ceux du vampire.

Dialogue de personnage
« Toujours aussi énigmatique... »


Après plusieurs siècles de vie, le Prince ne pouvait pas faire et dire les choses simplement. Même mort, ses intentions restaient floues et sujettes à interprétation. Se concentrant sur sa propre respiration afin de calmer son organisme, ses pensées essayaient de se focaliser sur ce flash et les informations qu’il contenait.

Le plus simple à comprendre était la fin d’un mythe. Le seigneur de l’ombre que la prêtresse avait défait par l’intermédiaire de ses "outils" n’était pas seul. Il existait un second Kenketsu originel. Était-il toujours de ce monde ? Kitaï n’avait sauvé que quelques rares Kenketsu comme Natsumi et Hinae. Avant la bataille décisive contre le manipulateur du Meïton, certains avaient accepté son offre de liberté. Mais le temps est ce qu’il est. Ils n’étaient plus que des silhouettes inconnues dans son esprit, qui avaient tracé leur chemin sur le Yuukan.

Cette fratrie avait également combattu une aberration de ce monde. Une chose que son esprit refusait d’accepter l’existence. Malgré celle qu’il avait affrontée lors du Kakusei, aux côtés de tant d’autres...

Et il y avait cette femme.

La prêtresse, celle qui s’était cachée dans l’ombre de Kumo. S’il l’avait éliminée plus tôt, le monde aurait-il été différent ? Et que disait-elle au Prince ? Elle qui avait été la source de tant de maux ?

Et cette fillette ? Lorsqu’il s’attardait sur cette inconnue, une certitude naissait en lui. Était-ce un appel ? Le masque… un hameçon du destin.

Saisissant le masque, il le porta devant son visage sans l’y fixer.
Aujourd’hui, il vivait en paix, ignorant le reste du monde. Un quotidien simple, sachant que l’Empire ou Kumo finirait sans doute par le retrouver. Une éventualité dont il se moquait : toute vie devait prendre fin.
Ou alors... remettre ce masque, et suivre les miettes laissées par un disparu oublié de beaucoup.

La mer était calme, comme si elle attendait une réponse.

Il y a 4 mois