Combien de temps ces visions avaient-elles duré ? Le singe l’ignorait, mais plusieurs émotions l’avaient traversé : l’envie et la jalousie, le dégoût et la haine, la peur puis l’incrédulité. En plus de ces différentes émotions, un poids énorme semblait lui être tombé dessus. L’albinos ressentait une immense fatigue alors que son regard ne cessait de fixer le masque couleur sang qui baignait dans la lumière nocturne. Il ne se rappelait même pas l’avoir sorti de son coffret. Mais la certitude était aussi claire que le ciel dégagé en cette nuit : il l’avait fait.
Ce masque était le symbole du combat. De la volonté d’être une arme au service de Kumo afin de gagner une place. Le masque qui symbolisait une détermination qu’il n’avait plus depuis le cataclysme. Avec lui, il avait combattu pour un tas de raisons : se défendre, survivre, changer le monde… Il y avait renoncé. Pourtant, il ne s’était jamais résolu à le détruire. Il aurait pu mettre fin à tout ça. Mais il continuait encore. Les souvenirs d’un autre pouvaient-ils influencer son subconscient à ce point ? Une question qu’il ne se poserait sans doute jamais, car la réponse était tout aussi évidente que les flashs qu’il avait eus. La douleur écartait toute idée d’hallucination. Son cœur tambourinait dans sa poitrine comme s’il avait vécu tout ça.
S’il l’avait tué ce jour-là, sans doute que Kamiyonanayo ne serait plus qu’un petit poids sur sa conscience. Un mort de plus sur son chemin. Mais l’idéalisme de Kitaï avait conduit à ce chemin. Un chemin où, malgré que l’éternel ne fût plus, ces souvenirs étaient siens. Il était le gardien de siècles d’existence. Une histoire que le monde tâchait d’oublier alors que ses stigmates persistaient encore aujourd’hui. Aveugles pour le commun. Ce sentiment de vécu, alors qu’il découvrait… Il l’avait fui ici. Essayant de renforcer ses propres souvenirs afin de ne pas les confondre avec ceux du vampire.
« Toujours aussi énigmatique... »
Après plusieurs siècles de vie, le Prince ne pouvait pas faire et dire les choses simplement. Même mort, ses intentions restaient floues et sujettes à interprétation. Se concentrant sur sa propre respiration afin de calmer son organisme, ses pensées essayaient de se focaliser sur ce flash et les informations qu’il contenait.
Le plus simple à comprendre était la fin d’un mythe. Le seigneur de l’ombre que la prêtresse avait défait par l’intermédiaire de ses "outils" n’était pas seul. Il existait un second Kenketsu originel. Était-il toujours de ce monde ? Kitaï n’avait sauvé que quelques rares Kenketsu comme Natsumi et Hinae. Avant la bataille décisive contre le manipulateur du Meïton, certains avaient accepté son offre de liberté. Mais le temps est ce qu’il est. Ils n’étaient plus que des silhouettes inconnues dans son esprit, qui avaient tracé leur chemin sur le Yuukan.
Cette fratrie avait également combattu une aberration de ce monde. Une chose que son esprit refusait d’accepter l’existence. Malgré celle qu’il avait affrontée lors du Kakusei, aux côtés de tant d’autres...
Et il y avait cette femme.
La prêtresse, celle qui s’était cachée dans l’ombre de Kumo. S’il l’avait éliminée plus tôt, le monde aurait-il été différent ? Et que disait-elle au Prince ? Elle qui avait été la source de tant de maux ?
Et cette fillette ? Lorsqu’il s’attardait sur cette inconnue, une certitude naissait en lui. Était-ce un appel ? Le masque… un hameçon du destin.
Saisissant le masque, il le porta devant son visage sans l’y fixer.
Aujourd’hui, il vivait en paix, ignorant le reste du monde. Un quotidien simple, sachant que l’Empire ou Kumo finirait sans doute par le retrouver. Une éventualité dont il se moquait : toute vie devait prendre fin.
Ou alors... remettre ce masque, et suivre les miettes laissées par un disparu oublié de beaucoup.
La mer était calme, comme si elle attendait une réponse.